L'Art déco : la modernité géométrique des Années folles
L'Art déco désigne le grand style de la modernité d'entre-deux-guerres, qui s'épanouit dans le monde occidental approximativement entre 1920 et 1940, avec un sommet à l'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de Paris en 1925 — exposition dont l'Art déco tire d'ailleurs son nom rétrospectif (forgé en 1966 par l'historien Bevis Hillier).
Là où l'Art nouveau avait célébré la nature et la courbe, l'Art déco célèbre la machine, la vitesse, le luxe géométrique. Né dans le sillage des Ballets russes de Diaghilev et des découvertes archéologiques (Toutânkhamon, 1922 ; Mésopotamie ; arts précolombiens), il puise simultanément dans la modernité industrielle (cubisme, futurisme) et les civilisations anciennes (Égypte, Aztèques, Asie). C'est la grande synthèse stylistique des Années folles (1919-1929) et de la décennie qui les suit.
Caractéristiques formelles
L'Art déco se reconnaît à un vocabulaire formel précis :
- Lignes géométriques : zigzags, chevrons, ziggourats, soleils rayonnants, coquilles stylisées
- Symétrie rigoureuse, contrairement à l'asymétrie organique de l'Art nouveau
- Matériaux luxueux : ébène, ivoire, écaille, laque, métaux chromés, verre opalin
- Couleurs riches mais ordonnées : noir, or, ivoire, rouge laque, jade
- Iconographie moderne : avions, paquebots, gratte-ciel, gazelles, nus stylisés
L'Art déco est essentiellement un style décoratif — son terrain naturel est l'architecture (Chrysler Building 1930, Empire State Building 1931), le mobilier (Ruhlmann), le bijou (Cartier, Boucheron), la verrerie (Lalique), l'affiche (Cassandre) et le cinéma (les décors hollywoodiens).
La peinture Art déco
En peinture, l'Art déco s'incarne d'abord dans le portrait mondain d'élite. Tamara de Lempicka (1898-1980) en est l'icône absolue : aristocrate polonaise installée à Paris, elle peint des nus géométrisés et des portraits d'aristocrates à la palette lustrée — Autoportrait dans une Bugatti verte (1929), La Belle Rafaela (1927), Adam et Ève (1932). Sa manière, saluée par Picabia et Marinetti, fixe le visage pictural de la modernité chic.
Jean Dupas réalise les grands décors muraux du paquebot Normandie (1935) et de l'Exposition de 1925. Erté (Romain de Tirtoff) signe les couvertures de Harper's Bazaar et les costumes des Folies Bergère. Cassandre (Adolphe Mouron) révolutionne l'affiche publicitaire (Étoile du Nord, 1927 ; Normandie, 1935).
L'École de Paris parallèle voit aussi des peintres comme Jean-Gabriel Domergue, Marie Laurencin ou Léonor Fini intégrer le vocabulaire Art déco à leurs portraits.
Sources et influences
L'Art déco synthétise plusieurs influences. Le cubisme lui transmet la décomposition géométrique. Le futurisme italien lui transmet le culte de la vitesse et de la machine. Les arts non-occidentaux — découvertes archéologiques égyptiennes (la tombe de Toutânkhamon en 1922), arts précolombiens, arts africains — fournissent un répertoire de motifs « exotiques » stylisés. Les Ballets russes de Diaghilev (1909-1929), avec leurs décors de Bakst, Goncharova et Larionov, popularisent une esthétique orientalisante intense.
Plus en profondeur, l'Art déco accompagne la massification industrielle. Pour la première fois, le style « luxe » s'exporte en série grâce à la production mécanisée : un mobilier Ruhlmann unique côtoie son adaptation industrielle dans les grands magasins (Galeries Lafayette, Au Bon Marché). C'est la première démocratisation du goût moderne.
Apogée et déclin
L'Art déco connaît trois moments forts :
- Paris 1925 : l'Exposition internationale des Arts décoratifs consacre le style et le diffuse internationalement.
- New York 1929-1939 : les gratte-ciel Chrysler, Empire State, Rockefeller Center incarnent l'Art déco américain, plus dépouillé, plus vertical, plus capitaliste.
- Streamline Moderne (années 1930) : variante aérodynamique inspirée par l'aéronautique et l'automobile, qui anticipe le design d'après-guerre.
La Seconde Guerre mondiale (1939-1945) clôt brutalement la période. L'après-guerre cherche un autre vocabulaire : ce sera le design scandinave, le modernisme international, puis l'expressionnisme abstrait en peinture.
Postérité : le retour des Années folles
Méprisé dans les années 1950-1960, l'Art déco est redécouvert dès les années 1970, en pleine vague nostalgique des Années folles. Aujourd'hui, ses bâtiments sont protégés et restaurés (Miami Beach, Asmara en Érythrée), ses meubles atteignent des prix record en vente publique, et son influence se voit dans le design contemporain de luxe (Paco Rabanne, Tom Ford). Lempicka redevient une icône, exposée et collectionnée à grand bruit.