Expressionnisme abstrait
1940 – 1965
1940 – 1965
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L'Expressionnisme abstrait est le grand mouvement pictural qui domine New York entre 1940 et 1965 environ, et qui pour la première fois dans l'histoire fait basculer la capitale mondiale de la peinture de Paris vers les États-Unis. Il regroupe deux générations de peintres — Jackson Pollock, Mark Rothko, Willem de Kooning, Franz Kline, Clyfford Still, Barnett Newman, Robert Motherwell, Helen Frankenthaler — qui partagent moins un style qu'une ambition : faire de la peinture abstraite l'expression directe d'un drame intérieur, d'une totalité existentielle, d'un sublime contemporain.
Le terme apparaît dans le New Yorker en 1946 sous la plume du critique Robert Coates, et trouve son théoricien majeur en Clement Greenberg, qui dans une série d'articles défend la « planéité » de la toile et l'autonomie de la peinture comme matérialité pure.
L'expressionnisme abstrait ne sort pas de nulle part. Pendant les années 1930-1940, New York accueille les émigrés européens fuyant le nazisme : Hans Hofmann, Josef Albers, Salvador Dalí, Roberto Matta, Yves Tanguy, André Breton, Marcel Duchamp. Ces exilés transmettent aux jeunes Américains les leçons du surréalisme (l'automatisme, l'inconscient, le geste libre) et de l'abstraction européenne (Kandinsky, Mondrian, Miró).
Pollock fréquente Matta et Hofmann ; de Kooning regarde Picasso ; Rothko médite Klee et l'icône byzantine. La synthèse américaine se construit sur ces influences, mais en y ajoutant l'échelle gigantesque propre à l'Amérique d'après-guerre — toiles de plusieurs mètres, peintes au sol ou sur le mur, qui changent radicalement le rapport corps-tableau.
Dès le début, le mouvement se scinde en deux courants :
L'action painting — terme forgé par le critique Harold Rosenberg en 1952 — privilégie le geste, la trace dynamique du peintre dans l'instant. Jackson Pollock (1912-1956) en est l'icône avec son dripping développé en 1947 : posées au sol, ses toiles reçoivent des giclées de peinture liquide projetées par le mouvement de tout le corps. Number 1A (1948), Autumn Rhythm (1950), One : Number 31 (1950) deviennent des manifestes plastiques. Willem de Kooning, Franz Kline et Robert Motherwell poursuivent dans cette voie gestuelle.
Le color field painting privilégie au contraire les vastes plages de couleur méditatives. Mark Rothko (1903-1970) compose ses toiles de deux ou trois rectangles flottants aux bords vibrants, qui visent une expérience contemplative quasi religieuse. Barnett Newman invente ses « zips » — bandes verticales tranchant un champ monochrome. Clyfford Still travaille de larges aplats déchirés, Helen Frankenthaler invente le soak-stain (taches diluées absorbées par la toile non préparée).
Centrée autour de la 8th Street Club (galerie informelle de discussion fondée en 1949), de la galerie Betty Parsons puis de Sidney Janis, l'École de New York regroupe la première génération (Pollock, Rothko, de Kooning, Newman, Still, Motherwell, Reinhardt) et une seconde plus jeune (Frankenthaler, Joan Mitchell, Sam Francis, Grace Hartigan).
L'apogée institutionnelle se joue au MoMA : l'exposition The New American Painting (1958-1959), tournée à travers huit pays européens, consacre internationalement le mouvement. Le marché suit : les prix explosent dès la fin des années 1950, des collectionneurs comme Peggy Guggenheim et le Rockefeller MoMA achètent massivement.
Cette bascule géographique a des causes multiples : la guerre a appauvri Paris et exilé ses créateurs ; les GI Bill de l'après-guerre injectent des fonds massifs dans la culture américaine ; la CIA elle-même, on le saura plus tard, finance discrètement les expositions internationales d'expressionnisme abstrait dans le cadre de la guerre culturelle froide (la peinture américaine étant présentée comme symbole de la liberté individuelle face au réalisme socialiste).
L'expressionnisme abstrait s'efface vers 1965 face à des courants opposés : le pop art, le minimalisme, l'art conceptuel. Mais son influence reste fondatrice. Sans lui, ni l'abstraction post-painterly (Stella, Noland), ni le néo-expressionnisme, ni la peinture contemporaine de Gerhard Richter, Albert Oehlen, Joan Mitchell ne sont concevables. C'est la dernière utopie picturale du XXe siècle — celle d'une peinture qui se suffise à elle-même.
L'expressionnisme abstrait s'étend approximativement de 1940 à 1965, avec une émergence pendant la Seconde Guerre mondiale, un apogée dans les années 1950 et un déclin progressif après l'arrivée du pop art et du minimalisme au milieu des années 1960.
Les figures majeures sont Jackson Pollock, Mark Rothko, Willem de Kooning, Barnett Newman, Clyfford Still, Franz Kline, Robert Motherwell, Hans Hofmann, Helen Frankenthaler et Joan Mitchell.
L'action painting (Pollock, de Kooning, Kline) privilégie le geste dynamique et la trace énergique du peintre. Le color field painting (Rothko, Newman, Still) privilégie les vastes plages de couleur méditatives et contemplatives.
Le dripping est la technique inventée par Jackson Pollock en 1947 : la toile est posée au sol et la peinture liquide est projetée, coulée ou éclaboussée par les mouvements de tout le corps du peintre. Cette méthode rompt avec le rapport traditionnel chevalet-pinceau et fait du tableau l'enregistrement d'une performance gestuelle.
Plusieurs facteurs expliquent cette bascule : l'exil massif d'artistes européens fuyant le nazisme (Mondrian, Léger, Ernst, Breton), l'appauvrissement de Paris après-guerre, l'investissement culturel américain massif (MoMA, mécénat Rockefeller-Guggenheim) et la promotion politique de l'expressionnisme abstrait pendant la guerre froide comme symbole de la liberté individuelle.