d'après Dans les vagues , Paul Gauguin
Cloisonnisme
Technique picturale post-impressionniste cernant les aplats colorés d'un trait noir, à la manière des émaux cloisonnés — Bernard, Anquetin, Gauguin.
d'après Dans les vagues , Paul Gauguin
Technique picturale post-impressionniste cernant les aplats colorés d'un trait noir, à la manière des émaux cloisonnés — Bernard, Anquetin, Gauguin.
Article
Le cloisonnisme est un courant pictural né en Bretagne vers 1888, qui consiste à structurer le tableau en plages de couleurs vives séparées par de fortes lignes de contour noires, à la manière des cloisons d'émail dans la technique du même nom (orfèvrerie médiévale, émaux byzantins) ou des plombs des vitraux gothiques. Inventé par Émile Bernard et Paul Gauguin à Pont-Aven, le cloisonnisme constitue l'une des innovations formelles majeures du post-impressionnisme et l'un des piliers du synthétisme — sa cousine théorique avec laquelle il se confond presque entièrement.
Vers 1885-1888, l'impressionnisme entre en crise interne : sa décomposition de la lumière en touches divisées (chez Monet, Pissarro, Renoir) a produit ses chefs-d'œuvre, mais une nouvelle génération cherche à dépasser le pur enregistrement optique. Plusieurs voies s'ouvrent : le divisionnisme scientifique de Seurat, le retour à la forme classique de Cézanne, et le cloisonnisme de Bernard et Gauguin qui propose un retour à la synthèse et à la simplicité décorative.
L'inspiration vient de plusieurs sources convergentes. Les estampes japonaises d'Hokusai et d'Hiroshige, qui inondent Paris depuis l'Exposition universelle de 1867, montrent comment des aplats de couleurs cernés de lignes noires peuvent suggérer un espace sans modelé occidental. Les vitraux médiévaux de Bretagne, redécouverts par les voyages des artistes parisiens, fournissent un modèle local. Les images d'Épinal, les imageries populaires, les céramiques de Quimper offrent un répertoire « primitif » dont la simplicité est revalorisée.
L'été 1888 à Pont-Aven, en Finistère, est le moment fondateur. Émile Bernard, jeune peintre de vingt ans, arrive en août avec déjà des tableaux à l'aplat (Les Bretonnes dans la prairie, 1888) — réalisé peut-être pendant le voyage à Pont-Aven, peut-être un peu avant. Gauguin, qui peint depuis quelques mois à Pont-Aven, voit le travail de Bernard et l'absorbe avec une rapidité étonnante. En octobre 1888, il peint La Vision après le sermon (Lutte de Jacob avec l'Ange) — chef-d'œuvre du cloisonnisme : fond rouge vermillon, arbre noir oblique, Bretonnes en coiffes blanches en aplat, lutte biblique réduite à des silhouettes simplifiées. La rupture avec l'impressionnisme est totale.
La distinction terminologique est fine. Le cloisonnisme désigne d'abord la technique formelle (cernes noirs, aplats de couleur). Le synthétisme désigne le principe esthétique plus large dont le cloisonnisme est l'un des outils : synthèse de l'idée, du sentiment et de la forme. En pratique, les contemporains utilisaient les deux termes de façon presque interchangeable. Le critique Édouard Dujardin, dans son article Aux XX et aux Indépendants (mars 1888 dans la Revue indépendante), a popularisé le terme « cloisonnisme » à propos de Louis Anquetin et de Bernard.
Outre Émile Bernard (1868-1941) et Paul Gauguin (1848-1903), plusieurs peintres pratiquent le cloisonnisme. Louis Anquetin (1861-1932), ami parisien de Bernard, peint dès 1887 des scènes urbaines à fortes lignes noires (Avenue de Clichy : cinq heures du soir, 1887). Henri de Toulouse-Lautrec reprend le langage cloisonné dans ses affiches lithographiques (Moulin Rouge, 1891). Paul Sérusier (1864-1927), élève de Gauguin, peint à Pont-Aven le célèbre Talisman (1888) — une boîte à cigares peinte d'aplats de couleurs pures sous la dictée de Gauguin (« Comment voyez-vous cet arbre ? Vert ? Mettez du vert. Et cette ombre, plutôt bleue ? Mettez de l'outremer. ») — et fonde avec ses camarades de l'Académie Julian le groupe des Nabis (Maurice Denis, Pierre Bonnard, Édouard Vuillard, Paul Ranson) qui prolongera le cloisonnisme dans une veine plus décorative et symboliste.
Le cloisonnisme se reconnaît à plusieurs traits. Aplats de couleurs pures, sans modelé ni dégradé. Cernes noirs ou très foncés isolant chaque plage colorée — c'est la marque distinctive. Suppression de la perspective atmosphérique : pas d'effet de brume, pas de fondu. Composition simplifiée : peu de figures, formes synthétisées, motifs essentialisés. Couleurs anti-naturalistes : ciels rouges, prairies bleues, ombres vertes — la couleur exprime une émotion ou une idée, non une apparence. Refus du fini académique : la facture peut rester visible, presque rugueuse.
L'influence du cloisonnisme est massive. Les Nabis (1888-1900) — Sérusier, Denis, Bonnard, Vuillard — en font le fondement de leur peinture décorative et de leurs affiches. Plus tard, le fauvisme de Matisse et Derain (1905) prolonge le geste cloisonniste : couleur libérée, contour expressif, refus de l'imitation. Munch, en Norvège, peint Le Cri (1893) avec une logique cloisonnée et expressionniste. Le cloisonnisme est ainsi l'un des maillons techniques majeurs entre l'impressionnisme et l'art moderne du XXe siècle.
Une controverse persistante oppose Bernard et Gauguin sur la paternité du cloisonnisme. Bernard a toujours revendiqué l'antériorité — sa correspondance et ses Souvenirs inédits affirment que Gauguin a copié sa formule. Gauguin, plus âgé et plus doué pour la mise en scène publique, a éclipsé Bernard dans la postérité. L'historiographie moderne (Vojtěch Jirat-Wasiutyński, Bogomila Welsh-Ovcharov, Belinda Thomson) tend à donner raison à Bernard pour l'invention technique, tout en reconnaissant que Gauguin l'a porté à sa pleine puissance esthétique avec La Vision après le sermon.
Le cloisonnisme est un courant pictural né vers 1888 à Pont-Aven (Bretagne), qui consiste à structurer le tableau en plages de couleurs vives séparées par de fortes lignes de contour noires, à la manière des cloisons d'émail médiévales ou des plombs des vitraux gothiques. C'est l'une des innovations majeures du post-impressionnisme.
Émile Bernard et Paul Gauguin, à Pont-Aven en 1888, sont les deux fondateurs. Une controverse persistante oppose les deux peintres sur la paternité exacte ; l'historiographie moderne tend à reconnaître l'antériorité de Bernard pour l'invention technique, tout en saluant La Vision après le sermon (Gauguin, octobre 1888) comme le chef-d'œuvre fondateur du courant.
Le cloisonnisme désigne la technique formelle (cernes noirs, aplats de couleur). Le synthétisme désigne le principe esthétique plus large : synthèse de l'idée, du sentiment et de la forme — dont le cloisonnisme est l'un des outils. En pratique, les contemporains utilisaient les deux termes presque comme synonymes.
Trois sources convergentes : les estampes japonaises (Hokusai, Hiroshige), qui inondent Paris depuis 1867 ; les vitraux médiévaux de Bretagne, modèle local ; les images populaires (Épinal, Quimper) revalorisées comme « primitif » authentique. Le cloisonnisme est l'une des grandes synthèses du japonisme et du primitivisme post-impressionniste.
Massive. Le cloisonnisme inspire directement les Nabis (Sérusier, Denis, Bonnard, Vuillard, à partir de 1888), puis le fauvisme (Matisse, Derain, 1905), puis l'expressionnisme européen (Munch, Kirchner). C'est l'un des maillons techniques majeurs entre l'impressionnisme et l'art moderne du XXe siècle.