Symbolisme

1880 – 1910

La peinture du rêve, du mythe et de l'idée

Le Symbolisme est un mouvement artistique européen qui s'épanouit entre 1880 et 1910. D'abord littéraire — formalisé par le poète Jean Moréas dans son Manifeste publié au Figaro en 1886 —, il s'étend rapidement à la peinture, la sculpture, le théâtre et la musique. Il propose une rupture nette avec les esthétiques dominantes du XIXe siècle finissant : refus du naturalisme (peindre la réalité ordinaire avec exactitude), refus du réalisme social (peindre les conditions matérielles), refus de l'impressionnisme (peindre la pure sensation).

À la place, le symbolisme propose une peinture du rêve, du mythe, de l'idée, de l'âme. La toile n'est plus une fenêtre sur le monde, ni la captation d'un instant lumineux : elle est l'équivalent visuel d'une émotion, d'un état spirituel, d'une vérité intérieure. Le poète Jean Moréas l'écrit en 1886 : « L'Idée, à son tour, ne doit point se laisser voir privée des somptueuses simarres des analogies extérieures. »

Les précurseurs : Moreau, Puvis de Chavannes, Redon

Trois peintres français préparent le terrain bien avant l'apparition du nom.

Gustave Moreau (1826-1898) peint dès les années 1860 des mythologies somptueuses d'où sourd une étrangeté nouvelle : Œdipe et le Sphinx (1864), Salomé dansant devant Hérode (1876). Le décor est saturé d'ornements, les figures sont hiératiques, la signification s'épuise dans la suggestion. Moreau enseignera à Matisse, Rouault et Marquet — son atelier sera l'un des laboratoires de la modernité.

Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898) prend une voie inverse : grandes décorations murales (Panthéon, musée des Beaux-Arts de Lyon) aux figures simplifiées, palette pâle, atmosphère intemporelle. Sa Pauvre pêcheur (1881) marque toute la génération suivante par sa gravité méditative.

Odilon Redon (1840-1916) explore le fantastique intérieur : ses Noirs (lithographies en noir et blanc des années 1880), peuplés d'yeux ailés, de têtes coupées, de cyclopes, sont des cauchemars éveillés. Dans les années 1890, il passera à la couleur (pastels) sans rien perdre de son onirisme.

Le manifeste et la consolidation parisienne

L'année 1886 est décisive : Moréas publie le Manifeste du symbolisme (18 septembre 1886), des revues se fondent (Le Symboliste, La Pléiade, Le Mercure de France), des salons sont créés (Salon de la Rose+Croix de Joséphin Péladan, 1892-1897). Le mouvement réunit poètes (Mallarmé, Verlaine), peintres et musiciens (Debussy) dans un projet commun.

Les peintres parisiens de cette génération : Eugène Carrière (visages émergeant du brouillard), Carlos Schwabe (illustrateur visionnaire), Lévy-Dhurmer. Le groupe des Nabis (Bonnard, Vuillard, Maurice Denis, Sérusier, Vallotton), formé en 1888 sous l'influence de Gauguin, en partage les préoccupations dans une veine plus décorative et intimiste.

Le symbolisme international

Le mouvement essaime mondialement. En Belgique : Fernand Khnopff (Des caresses, 1896, atmosphère mystérieuse), Jean Delville, Léon Frédéric. Aux Pays-Bas : Jan Toorop (Les Trois Fiancées, 1893). En Allemagne : Franz von Stuck (Le Péché, 1893), Max Klinger. En Suisse : Arnold Böcklin (L'Île des morts, 1880-1886, image emblématique du mouvement) et Ferdinand Hodler (compositions méditatives à figures rythmées). En Norvège : Edvard Munch (Le Cri, 1893, Madone, 1894-1895), dont l'expressivité directe annoncera l'expressionnisme.

En Autriche, l'épanouissement le plus brillant est celui de la Sécession viennoise, fondée en 1897 par Gustav Klimt (1862-1918). Ses œuvres dorées — Le Baiser (1907-1908), Judith (1901), Adèle Bloch-Bauer (1907) — synthétisent symbolisme, Art nouveau et byzantinisme dans un style immédiatement reconnaissable. Klimt a directement enseigné Schiele et Kokoschka.

L'Art nouveau partage de nombreux traits avec le symbolisme : Alphonse Mucha (1860-1939), avec ses affiches de Sarah Bernhardt et son cycle de l'Épopée slave (1910-1928), en est l'expression la plus populaire — voir l'auteur lié Alphonse Mucha.

Caractéristiques formelles

La peinture symboliste partage plusieurs traits récurrents :

  • Sujets mythologiques, religieux, allégoriques, oniriques (Salomé, le Sphinx, Orphée, la femme fatale)
  • Atmosphères crépusculaires, brumes, paysages intérieurs
  • Femmes énigmatiques — vierges, sorcières, chimères — qui traversent l'œuvre comme des emblèmes
  • Couleurs symboliques plutôt que naturalistes (le bleu mallarméen, l'or byzantin, les violets toxiques)
  • Composition en frise ou hiératique, refus de la perspective narrative

Pourquoi cette période compte

Le symbolisme est l'articulation entre le XIXe siècle finissant et la modernité. Sans Moreau, pas de Matisse ; sans Redon, pas de surréalisme ; sans Klimt, pas de Schiele. En reconnectant la peinture au mythe, à l'imaginaire et à l'âme, il ouvre la voie à une grande partie de l'art du XXe siècle — expressionnisme, surréalisme, abstraction lyrique, néo-figuration. Voir aussi le post-impressionnisme et l'Art nouveau qui se développent en parallèle.

Questions fréquentes

Quelles sont les dates du Symbolisme ?

Le Symbolisme s'épanouit entre 1880 et 1910. Sa date fondatrice symbolique est 1886 (publication du Manifeste du symbolisme par Jean Moréas dans le Figaro). Il décline après 1910, supplanté par le fauvisme, le cubisme et l'expressionnisme — qui en sont en partie les héritiers.

Qui sont les principaux peintres symbolistes ?

En France : Gustave Moreau, Puvis de Chavannes, Odilon Redon. En Belgique : Fernand Khnopff. En Suisse : Arnold Böcklin (L'Île des morts), Hodler. En Norvège : Edvard Munch (Le Cri). En Autriche : Gustav Klimt (Sécession viennoise) et Alphonse Mucha (Art nouveau).

Quelle différence entre Symbolisme et Impressionnisme ?

L'Impressionnisme (1860-1890) peint la sensation lumineuse captée en plein air — c'est une peinture de la perception. Le Symbolisme (1880-1910) refuse cette perception immédiate au profit du rêve, du mythe, de l'idée. C'est une peinture de l'intériorité. Les deux mouvements sont chronologiquement contemporains mais idéologiquement opposés.

Quelle est l'œuvre la plus emblématique du Symbolisme ?

Plusieurs candidatures : L'Île des morts d'Arnold Böcklin (1880-1886, cinq versions), Le Cri d'Edvard Munch (1893), Le Baiser de Klimt (1907-1908). L'Île des morts est probablement la plus typique — paysage onirique, atmosphère mortuaire, figures hiératiques —, Le Baiser la plus célèbre.

Quel est le rapport entre Symbolisme et Art nouveau ?

Le Symbolisme est un mouvement esthétique et littéraire ; l'Art nouveau est un mouvement décoratif et architectural (1890-1910). Ils partagent une période, des thèmes (femme, nature stylisée, courbe vivante) et des artistes — notamment Alphonse Mucha et Gustav Klimt qui appartiennent aux deux. L'Art nouveau est en partie l'application décorative du symbolisme.